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Note de lecture : François Vaucluse, « Mondes menacés », par Thierry Mézaille

NOTE DE LECTURE

François Vaucluse, Mondes menacés

Sainte-Colombe de Gand, La rumeur libre, 2018 (112 pages, 16 euros).

ISBN / code barre 978-2-35577-168-2.

Quatrième de couverture
L’apocalypse n’aura pas lieu, mais il est trop tard pour céder au pessimisme.
Venus d’un monde menacé et menaçant, ces aphorismes voudraient dissiper la crainte.
Intempestifs, hors du prétendu « temps réel », ils réfléchissent l’infime, devenu invisible dans sa splendeur.

Analyse critique
Voici le cinquième ouvrage de François Vaucluse, traducteur spécialisé dans la littérature italienne de la Renaissance. Au sommaire, un classement en huit sections, suivi d’une annexe « Sur l’anonymat de l’oeuvre » (court échange avec MariAnne, elle aussi traductrice) : « Surannés », « Alla postmoderna », « Coué », « Temps réel », « Nuage de tags », « Krisis », « In Arcadia », « Hantises« .

En un début de millénaire où le terrorisme est devenu sans nul doute le facteur le plus anxiogène, la quatrième de couverture nous prévient : « L’Apocalypse n’aura pas lieu, mais il est trop tard pour céder au pessimisme. » Mais pourquoi « trop tard » ? Précisément, c’est là l’enjeu des aphorismes « rassurants » de FV, et un trait du genre : la concision des sentences laisse au lecteur le plaisir de compléter l’alerte qui vient d’être lancée, sans détailler les circonstances auxquelles il est fait allusion.

La mise en garde touche à des domaines divers, dans lesquels le lecteur pioche au gré de sa fantaisie, et dans le dernier chapitre, « Hantises », qui clôt ce volume, l’ultime brève des « plus grandes », maxima : « Spectres de Darwin. — Luttons pour la vie — mais ensemble. » oblige ici à l’alourdir d’une explication par la pointe, à la chute : l’action collective contredit la struggle for life, ce qui rend la lutte positive, dans une syllepse. C’est dans cette condensation que réside la force « poétique » de l’énoncé (Dichtung ist Verdichtung – Goethe). On la constate aussi dans cette phrase marquetée de sonorités obsédantes : « Même le vide sidéral est criblé des débris de satellites obsolètes. »

C’est le procédé rhétorique bien connu de l’anaphore, avec ce « Comme » introducteur à une ambiance au charme désuet, qui organise toute la première section, conclue par une interrogation existentielle : « Comme le narrateur de ce livre, suis-je donc un survivant tragi-comique de ce monde d’hier ? »

D’ailleurs l’auteur est conscient de la profondeur du propos, qui force à ralentir : « La poésie seule pourrait nous sauver, jour après jour, de la communication. » Ou à rejeter l’Universel Reportage, vain babillage : « Addiction à l’anecdote. — Comme tous les anxiolytiques, la communication chloroforme et désinforme. » À quoi répond plus loin, de façon filée : « Dans les abîmes de l’anecdote, les médias engloutissent ce qu’ils exhibent. — Cependant, la littérature fait apparaître, par instants, ce qu’elle tait. »

C’est d’ailleurs de façon laconique que le charabia du monde connecté est stigmatisé : « Épitaphe. — Fin du LiveTweet. » ou commenté, dans un style contraire : « Jargon geek. — Dans toute son inanité satisfaite, la dégénérescence cool d’un honnête patois disciplinaire. »

Une modernité qui côtoie le monde ancien, de la mythologie grecque : « Les Suppliantes. — Les Danaïdes de la Dette ne sont plus des nymphes hydrophores, encore moins de farouches Amazones, mais de banales demandeuses d’asile. »

Mais la figure d’opposition préférentielle est bien le paradoxe, notamment dans sa forme multiplicatrice des contraires : « Utopistes inversés, nous ne savons plus concevoir le passé, ni même imaginer ce que nous avons été capables de commettre. »

Toutefois, la réflexion de moraliste, du type Grand Siècle, devient plus précise par les références à l’actualité, dans un froid constat de dénonciation qui incite à l’indignation : « Les banques ouvrent des agences dans les prisons, pour le paiement des cautions. » « Depuis que les chômeurs s’immolent devant les banques, les vigiles sont munis d’extincteurs. » « Les paysans se suicident en avalant des pesticides qu’ils ne peuvent plus rembourser. »

Sans pathos, la forme gnomique touche à l’intime : « Souvent ils leur parlent. — Les vieillards vivent déjà parmi ceux qu’ils vont retrouver, et dont ils sont les seuls à se souvenir. »

Ce qui frappe dans le style, est cette économie de moyens : un seul adverbe suffit à faire sentir la dérision face au scandale écologique : « Déchets stockés. — Dans cent mille années seulement, ils seront devenus inoffensifs. »

À eux seuls, deux adjectifs en opposition, question / réponse, remettent en cause le « progrès » de l’assistance informatique : « Cultivé ? Non, hypermnésique. » Du fake actuel : « Rien ne se crée. Tout se remake ? » Ou une structure quaternaire, dans la section psy : « L’ennemi intérieur ? La psychose identitaire. »

L’antithèse rythme l’énoncé. C’est ce qu’avait relevé naguère Barthes (1953) à propos des Maximes de La Rochefoucauld : « de même que le vers est essentiellement un langage mesuré, de même les temps forts d’une maxime sont prisonniers d’un nombre : on a des maximes à deux, trois, quatre, cinq ou sept temps, selon le nombre des accents sémantiques. »

Mais dans cet « Art du peu », on aimerait parfois dire à l’auteur ce que le genre interdit : pouvez-vous développer ? Tel ce trop sommaire argumentaire : « Plaidoyer pour le libéralisme économique. — Les voleries réciproques des nantis garantissent l’opulence de tous les miséreux. » Frustration générique encore, devant :  » Les familles sans abri ne peuvent même plus fuir en Égypte. »

Certes, on pourra toujours ergoter sur des facilités, telles que le tour proverbial : « Qui peut détruire doit sauvegarder. », des évidences du quotidien : « Nous multiplions les messages pour fuir toute relation. » « L’écran ? Il fait écran. » ou la critique de goût personnel : « Houellebecq. — Même le pdf me tombe des mains. » Mais toujours l’amusement (ici du numérique insaisissable) prend le dessus sur une amertume qu’on pourrait croire méprisante ; ce qui fait d’autant plus réagir le lecteur, comme l’énonce cette phrase, sans doute autocritique : « Une pensée sans cynisme semble scandaleuse et pour tout dire immorale. »

Bref (!), cet exercice de stimulation mentale, ludique quoique désabusé, par son sujet, engage le lecteur. La pensée exprimée n’en fait que mieux ressortir les surprises verbales, où chaque mot a son impact, que décuple la concision.

Thierry Mézaille

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