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Discours de soutenance, Johanne Le Ray, « Anthropologie et esthétique du croire dans l’oeuvre poétique d’Aragon »

DISCOURS DE SOUTENANCE

(Thèse soutenue à l’Université Paris –Diderot, le 14 septembre 2018)

Johanne Le Ray,

« Anthropologie et esthétique du croire dans l’oeuvre poétique d’Aragon »

Extrait

Pourquoi la croyance ?
[…] l’attitude croyante est une disposition qu’Aragon lui-même a revendiquée toute sa vie, par-delà les scansions grossièrement établies (surréalisme/ communisme/ période métalinguistique). Pour la période surréaliste, il n’est qu’à relire Le Paysan de Paris pour s’en assurer, avec notamment la montée en gloire de la femme dans « Le Sentiment de la nature aux Buttes-Chaumont », moment de jouissance absolu dans l’abandon conjoint à l’amour et au langage. « Maintenant prêt à tout croire », le poète s’adresse ainsi à la femme : « Toi l’emprise du ciel sur mon limon sans forme. Tout m’est enfin divin puisque tout te ressemble, et je sais par-delà ma raison et mon coeur ce qu’est un lieu sacré. Je suis le véritable idolâtre pour lequel les temples ont été généralisés comme des maladies. Pas un lieu désormais qui ne me soit une place de culte, un autel. »
On pourrait multiplier à l’infini les occurrences, tresser les vers les plus célèbres, les plus optimistes (« Le bonheur existe et j’y crois », Le Roman inachevé, 1956 ; « Je crois en toi comme le désert à la pluie/ Comme la solitude à l’étreinte », Le Voyage de Hollande, 1965) aux déclarations plus fracassantes et plus sombres (« Je crois au pouvoir de la douleur, de la blessure et du désespoir », La Valse des adieux, 1972) ; quel que soit l’objet, il s’agit toujours de croire, à la première personne du singulier et au présent de l’indicatif, même dans l’oeuvre de la fin à la tonalité crépusculaire, après la faillite avérée de l’utopie et la mort d’Elsa Triolet, cette oeuvre imprégnée désormais de « la beauté noire de ne rien/Attendre » pour le poète que « la croix de croire » a « écrasé », et qui invite son lecteur à « regarder ce grand chapelet d’amertumes/ Où [il] di[t] [s]on chemin de croix » .

Cette disposition native est avant tout une passion, dans tous les sens du terme ; profondément ambivalente, elle conjugue espoir et malheur, comme le formule Aragon dans un passage bien connu de sa postface au roman Les Communistes, dans un contexte explicitement politique, lorsqu’il tente de justifier l’avortement de son projet : « J’appartiens à une catégorie d’hommes qui ont cru, comment dire pour marquer d’un mot l’espoir et le malheur : qui ont cru toute leur vie désespérément à certaines choses […] ». Cette passion a de toute évidence trouvé dans la rencontre avec le communisme une incarnation à la fois providentielle et problématique, mais elle se décline à tous les niveaux de ce réel que le jeune surréaliste se promettait de dépasser ; elle informe fondamentalement son rapport au monde, fonctionnant comme un élan essentiel qui traverse les topiques (l’amour, le politique, le poétique).

L’assimilation de l’engagement communiste à une croyance d’ordre religieux fait aujourd’hui partie des clés fréquemment utilisées pour rendre compte de l’ampleur et de la nature du phénomène. Le magazine L’Histoire titrait encore, en novembre 2015, « Communistes, pourquoi ils y ont cru ». Concernant Aragon, l’approche purement historienne demeure réductrice ; elle ne saurait rendre compte de la complexité de ce qui se joue dans son adhésion au communisme, qu’on ne peut dissocier de son soubassement existentiel ni traiter isolément des autres postes investis par la passion de croire, amour et langage. Pour le dire simplement et un peu abruptement, si l’on sépare chez Aragon le politique de l’esthétique, on ne comprend rien (ce qui, au passage, n’est guère étonnant chez un écrivain). On peut faire sensiblement le même constat pour toutes les autres combinaisons de cette trinité, identiquement concernée par l’élan passionnel.

Il m’est donc rapidement apparu indispensable de nouer approche anthropologique, esthétique et historique dans mon analyse de l’acte de croire. […] En progressant dans ce travail, j’ai compris que cette dimension serait centrale, mais aussi qu’il importait de ne pas perdre de vue les autres pôles d’attraction, non pas concurrents mais complémentaires, et qu’il pouvait être particulièrement intéressant de scruter les effets de contrepoint ou de « relève » de l’un par l’autre. […]

La période que j’ai prise en compte, du Crève-coeur au Fou d’Elsa, permet de faire débuter l’étude à un moment décisif, celui de la « rupture de cadre » provoquée par la guerre, qui redonne à Aragon ce qu’il nomme « la liberté du danger », et de la clôturer sur le point d’orgue que constitue Le Fou d’Elsa, dernière « grande forme » de l’auteur, à la dimension à la fois rétrospective et prospective. Le segment ainsi délimité offre le double avantage de fournir une unité cohérente et d’éviter l’arrimage liminaire exclusif au référentiel communiste et à la militance qu’aurait induit un seuil d’entrée plus précoce, autour d’Hourra l’Oural par exemple. […]

Texte intégral

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