Brèves / Notes de lecture

Note sur François Migeot, Portée des ombres

La résonance, ferment de l’écriture-lecture littéraire
Note de lecture sur, François Migeot, Portée des ombres Pour une poétique de la lecture, Pesses Universitaires de la Méditerranée, collection « Sciences du langage », 2015.

Portée des ombres de François Migeot ouvre par son titre joliment polysémique sur le double sens de la partition musicale et du champ d’action. Cette « poétique de la lecture » annoncée par le sous-titre est en effet celle d’une lecture active qui, à partir du texte lu, recrée en le reconfigurant un sens entendu par le lecteur ; celle d’une lecture prenant aussi pour modèle l’image poétique naguère définie par Reverdy, une image opérant un rapprochement déroutant entre des éléments fortement éloignés. Aussi un des maîtres-mots de ce livre est il résonance, résonance interne, chacun des éléments de la partition déchiffrée par le lecteur trouvant des échos par similitude ou contrepoint dans l’ensemble du texte, résonance externe dans la performance lectrice. Pas de poétique de la lecture sans écriture, par le lecteur, de son propre texte. François Migeot reprend à son compte le contre-texte de Pierre Glaudes, tout en revendiquant plus de liberté par rapport à la structure logique de cet énoncé second, mais en maintenant, – son livre en est la preuve –, une production placée sous le signe de la lisibilité.

La créativité ici revendiquée ne se déploie pas, en effet, de façon anarchique : elle se réclame d’une méthode combinant les apports de la psychanalyse et ceux de la sémiotique différentielle développée par Jean Peytard. Quatorze études de cas viennent exemplifier cette méthode close de façon originale par une double coda, associant parole critique et création poétique. L’auteur y reproduit un de ses poèmes « Côte d’Azur », écrit en 2002, avant de le soumettre à élucidation rétrospective. En dépit de son sous-titre assigné à l’un des deux pôles de la créativité, le livre porte ainsi un éclairage original sur la relation de nécessité réciproque liant écriture et lecture.

A ceux qui objectent que la lecture d’inspiration freudienne instrumentalise le texte, F. Migeot répond qu’elle est une lecture impliquée accomplie par un sujet lecteur n’escamotant pas la dimension inconsciente, fondamentale dans l’art et qu’il ne s’agit jamais d’appliquer au texte un « pré-construit psychanalytique ». Qui plus est, les lectures proposées se veulent d’abord sensibles aux particularités de l’énonciation dont le texte lu porte la trace. S’appuyant sur la notion d’entaille forgée par Jean Peytard, il se met à l’écoute de ce qui dans chaque énoncé littéraire dysfonctionne et le constitue en énoncé unique, traversé de significations inconscientes. Les entailles donnent du relief à la parole en ouvrant l’accès à leur part d’ombre. Si l’écriture littéraire est régie par les mêmes procédures que le rêve, opérant sur les modes de la condensation et du déplacement, rien de fondamental ne sépare plus l’écriture du poème de celle du roman. Sont ainsi analisés [sic] successivement et rapprochés non sans hardiesse « Spleen » de Baudelaire et La Jalousie de Robbe-Grillet, dont l’un des traits manifestes est, il est vrai, de privilégier les enchaînements poétiques sur la cohérence d’une action construite.

L’approche freudienne suit ici le double patronage de Bellemin-Noël et de Lacan. Au fondateur de la textanalyse est emprunté le geste d’écoute flottante, mettant au jour des signifiés latents recomposés. Chez Lacan, Migeot trouve des compléments pour approcher les expressions de la psychose et de la perversion, dans la distinction entre le Symbolique, rapporté à la Loi et au Nom-du-père, et l’Imaginaire, partiellement non symbolisable. C’est alors la théorie de la forclusion et de son retour hallucinatoire qui guide la réflexion. Sur cette ligne de crête qui sépare chez Lacan le décryptage de contenus inconscients, fussent-ils déclarés forclos, et l’énonciation de la butée contre l’ininterprétable, Migeot prend le parti d’une conversion en lignes de sens, tout en se gardant de la traduction, toujours réductrice, d’un contenu inconscient. Il effleure au passage, en clôture de sa première étude, la piste explorée par Pierre Bayard, affirmant la fécondité potentielle de la littérature pour la découverte de nouvelles formalisations de l’inconscient, suivant l’exemple princeps de Freud. Rendant à la performance lectrice sa part de limite subjective, il affirme aussi qu’il s’agit « d’inter-prêter », plaçant la difficile question de l’inconscient en littérature sous le signe de l’échange entre deux sphères celle du texte à lire (dont l’auteur est laissé soigneusement entre parenthèses), celle du lecteur qui lui (leur) répond par sa propre performance.

De Baudelaire à Robbe-Grillet et Sartre, de Camus à Lagarce, en passant par Laclos, Duras, Koltès ou le moins connu mais remarquable Claude Louis-Combet, les analyses épousent avec souplesse les contours d’écritures variées, faisant progressivement la preuve de leur efficacité. L’énonciation trouée de L’Etranger exemplifie bien l’articulation de la sémio-linguistique et de la psychanalyse. La vacance du sujet social, la récusation des comportements psychoaffectifs validés par la collectivité vont de pair avec l’avènement du sujet inconscient. Dans son déroulement, le texte ouvre pour le lecteur un espace mental de reconstruction, dont la description emprunte à Winnicott le concept de sujet transitionnel. Laclos, de son côté, joue de la polyphonie du roman épistolaire pour faire éprouver à ses lecteurs une variété de positions psychiques oscillant entre névrose (La Tourvel) et perversion (Valmont et Merteuil), dénégation et déni. Dans Aurélia Steiner de Duras, « le texte mobilise les données de la folie mais il les concerte et en fait de la poésie ». Toutefois, si le texte littéraire et le contre-texte de lecture obéissent l’un et l’autre aux mouvements de l’inconscient, leur énonciation diffère. Aussi insistera-t-on sur la portée de cette phrase conclusive : « L’écriture, par son exigence d’être soumise au déchiffrement d’un tiers, introduit un ordre du désordre et signifie paradoxalement par la cohérence d’une incohérence ». La cohérence revenant quand même, en définitive, au contre-texte… Cette divergence culmine dans la belle analyse consacrée au texte de Koltès, La Nuit juste avant les forêts, écrit pour le théâtre. L’énonciation « ivre et planante » que constitue la longue coulée verbale placée entre des guillemets ouvrants et fermants est observée dans ses aberrations empêchant de situer l’origine du discours. L’essayiste ne se contente pas de lui donner sens, « d’exhiber les ressorts de ce discours de la fusion mortelle » : il explicite les modalités et la portée de sa démarche : « il nous reste, précise-t-il, d’y trancher, d’introduire une parole étrangère dans sa plénitude, dans sa jouissance closes ». Cette portée dépasse, du coup, les limites d’un lecteur particulier, lorsque se trouve posé le lien entre cet « homme sans gravité, ivre du lien » et l’homme hyperconnecté, caractéristique d’une certaine société contemporaine.

Laissant en creux la question de l’implication de l’inconscient en littérature, la dernière étude consacrée à Balzac trace judicieusement les limites de la sociocritique, façon Bourdieu. Elle constitue une réponse à la théorie bourdieusienne qui traite la littérature en appendice de la sociologie, en sociologie honteuse, révélant, sans vouloir le reconnaître, ce qui est déterminé ailleurs, dans les grandes formations sociales du discours. Une sociologie de la littérature qui réduit aussi la valeur littéraire à une valeur d’échange, une « monnaie fiduciaire ». François Migeot retourne contre Bourdieu son analyse en montrant que le roman de Balzac met en tension deux figures : Goriot – sujet vidé de sa substance dont l’être fluctue et s’amoindrit comme le cours de la farine qui a fait sa richesse provisoire –, et Rastignac qui étaie son être sur l’héritage d’une tradition et d’une terre. Contre une vision instrumentale, l’étude propose de penser la littérature comme espace de jeu rendant au sujet toute son épaisseur, problématique, espace investi sur le mode de la valeur d’usage.

L’enchaînement, sans transition, comme disent les commentateurs, entre cette étude et le poème « Côte d’Azur », réjouissant d’inventivité et de suggestivité, vaut comme art poétique refusant la coupure radicale entre les positions auctoriale et lectorale. Certes, ce refus ne laisse pas de poser problème, mais l’essayiste poète lui donne un tour nouveau, reprenant à Peytard, un néologisme fécond, celui d’une sémiodologie ou sémiotique de l’odos (autrement dit, de la route, d’après le grec hodos). La route est cet espace géographique, géophysique, ressourçant la créativité par le renouvellement constant du regard porté sur le monde, elle est aussi celle de l’activité littéraire, poétique ou critique, poétique et critique, comme écheveau des pistes du sens.

Alain Trouvé
Université de Reims (CRIMEL)

Article à retrouver aussi sur Acta Fabula :

http://www.fabula.org/revue/document9743.php

 

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