SÉMINAIRE LA RECONSTRUCTION
(François Rastier)
Erwan LAMY
Professeur associé à l’ESCP Business School
« Reconstruire ce qui a été déconstruit :
une proposition théorique à partir du naturalisme physicaliste. »
Mardi 14 avril 2026, 18h-19h15
en ligne, lien accessible à tous :
lien Visio (DINUM) : https://visio.numerique.gouv.fr/bjz-gvvr-kbx
Résumé. — Pendant longtemps, les ennemis de la modernité et du rationalisme des Lumières sont surtout venus de l’extérieur. Antihumanistes, contre-révolutionnaires, romantiques nostalgiques d’un Moyen Âge rêvé, tous s’opposaient frontalement aux nouvelles philosophies. Depuis quelques décennies, ses ennemis viennent surtout de l’intérieur. Ce sont des sociologues, des anthropologues ou des historiens qui se réclament de la démarche scientifique pour mieux en saper les fondements. Ce sont des philosophes aux antipodes des anti-Lumières et des traditions antirationalistes qui viennent défaire, « déconstruire », les catégories de la modernité : raison, vérité, objectivité, progrès… Tous prétendent les dissoudre dans un mélange corrosif de scepticisme, de relativisme et de « postmodernisme ». J’appelle trublions cet ensemble éclectique de penseurs (constructivistes sociaux, relativistes, postmodernes…) qui viennent troubler la modernité, parfois de manière facétieuse (Latour est l’archétype du trublion), et souvent au nom même d’idéaux de la modernité : démocratie, égalité, tolérance, progressisme… Souvent, les rationalistes opposent à ces trublions leur irresponsabilité morale et leur inconséquence logique. Ces procès sont vains, car ces nouveaux cynismes prospèrent sur une aporie bien réelle de la modernité : l’apparente impossibilité d’ancrer le normatif dans le réel empirique. Maintenant que nous, les modernes, avons congédié le surnaturel, au nom de quoi faudrait-il être rationnel, si rien dans la nature ne le commande ? C’est fondamentalement cette question que posent les trublions, comme un défi.
Les épistémologies naturalistes ont, à leur manière, essayé de répondre à ce défi, mais jusqu’ici sans trop de succès. Elles ont tendance, comme le dit Pascal Engel, à « dissoudre les problèmes plutôt que les résoudre », en se débarrassant subrepticement du problème de la normativité. Mais il y a peut-être un espoir du côté des théories variationnelles de la cognition (TVC). Les TVC, dont la plus fameuse est aujourd’hui développée par Karl Friston, soutiennent en substance que les états épistémiques désirables minimisent une certaine forme d’énergie (une « énergie libre » dans le cas de la théorie de Friston).
C’est une théorie analogue que je propose pour répondre aux défis des trublions. Je pars de l’intuition que la connaissance est l’état épistémique le moins coûteux. Je théorise cette intuition avec la notion de difficulté épistémique. C’est de la théorie de cette notion, la théorie des difficultés épistémiques (TDE), qu’il va être question dans cette présentation. Je montrerai que cette théorie suggère des réponses prometteuses aux défis sceptiques et relativistes, et pourrait donc constituer le socle d’une reconstruction de ce que les trublions prétendent déconstruire.
Présentation. — Erwan Lamy est professeur associé à l’ESCP Business School, HDR, chercheur associé au GEMASS-CNRS (UMR 8598) et membre du Groupe de Recherche en Épistémologie (GRÉ) de la chaire de métaphysique et de philosophie de la connaissance du professeur Claudine Tiercelin, au Collège de France. Docteur en épistémologie, histoire des sciences et des techniques de l’université Paris 7, avec une thèse portant sur les chercheurs-entrepreneurs, il développe une réflexion centrée sur la possibilité de maintenir, contre les entreprises contemporaines de dédifférenciation, les distinctions normatives entre science et technique, science et société, ainsi que les catégories fondamentales de la modernité. Cette réflexion, qui porte fondamentalement sur la normativité et sur son ancrage empirique, se déploie dans plusieurs domaines : les relations entre science et industrie, les sciences humaines et sociales, les organisations et les sciences de gestion, et, plus récemment, l’intelligence artificielle.
N.B.— L’ouvrage Reconstruire ce qui a été déconstruit paraîtra au second semestre aux éditions Matériologiques.
