Inédit reproduit d’après une communication de 2006
HENRI BÉHAR
Dada comme destruction-création
La référence de plus en plus fréquente actuellement à la théorie économique de Joseph Schumpeter (1883-1950) me conduit à fournir au plus large public possible une communication prononcée à l’Université de Séville le 11 mai 2006. On y verra comment l’activité du Mouvement Dada illustrait parfaitement la thèse de l’économiste autrichien.
Dada, comme destruction-création, est un mouvement artistique et littéraire qui a bouleversé les conventions artistiques et culturelles. Il a été fondé par Tristan Tzara et Hugo Ball en 1916 à Zurich, en pleine Première Guerre mondiale. Ce mouvement a été un cri de protestation contre les horreurs de la guerre et les conventions rigides de la société bourgeoise. Les dadaïstes ont rejeté les normes esthétiques et ont utilisé des techniques innovantes comme le collage, le photomontage et le ready-made pour créer des oeuvres qui choquent et provoquent. Le dadaïsme a également été un appel à la destruction de la culture bourgeoise et à la création d’une nouvelle forme d’art qui émerge de l’absurdité et du chaos. Ce mouvement a profondément impacté le monde de l’art, redéfinissant les limites de la créativité et de l’expression artistique.
Créer en détruisant
Dada ne se résume pas à une chronique scandaleuse. Les multiples revues éphémères, les tableaux, les recueils publiés sous l’égide du mouvement ont, en dépit d’un certain fatras dû aux circonstances (réaction contre la critique, querelles internes), servi de laboratoire à une poésie et une esthétique nouvelles, débarrassées du souci de l’anecdote, exprimant directement les émotions, les soubresauts de la conscience individuelle.
Sur le plan plastique et visuel, parmi tout un foisonnement de productions réellement neuves, je me contenterai de traiter trois aspects problématiques du Mouvement : l’abstraction, l’assemblage, le hasard et la machine, pour dégager l’originalité de Dada avant de conclure.
L’abstraction
La politique de rassemblement de l’extrême avant-garde menée par Dada le conduisit nécessairement à rencontrer l’art abstrait. Bien plus que le cubisme ou que le futurisme, l’abstraction était devenue une pratique internationale dès 1913. Mais ce rassemblement fut partiel et éclectique.
Partiel, parce que Dada, malgré l’influence qu’il en subit et les avances qu’il lui fit, n’attira jamais à lui Kandinsky qui s’était engagé dans une sorte de quête mystique et non, comme Dada, dans une révolte morale. Il n’attira pas non plus Léger ni Delaunay, qui se voulaient réalistes au sens où leurs abstractions devaient signifier les caractères d’un univers visuel et mental entièrement transformé par les techniques industrielles et par la vie urbaine. Au contraire, Dada réunit des artistes comme Duchamp, Picabia, Hans Arp, Schwitters, Ernst et tout le groupe zurichois, c’est-à-dire ceux qui concevaient leurs entreprises comme des jeux formels, libres ébats de l’imagination plastique.
En raison de cette liberté de principe, on comprend l’éclectisme des images non représentatives fabriquées par Dada. Elles ne présentent jamais entre elles de parentés formelles systématiques. Hans Arp en a donné la raison : « Dada est dépourvu de sens comme la Nature. » […]
