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Note de lecture, Marie-France Boireau, « Les Orphelins, d’Eric Vuillard : ou comment déconstruire un mythe »

NOTE DE LECTURE

Marie-France Boireau

« Les Orphelins, d’Eric Vuillard : ou comment déconstruire un mythe »

(Les orphelins. Une histoire de Billy the Kid, Actes Sud, 2026)

Les Orphelins, tel est le titre du dernier récit d’Eric Vuillard. Récit et non roman, contrairement au terme générique utilisé par bien des commentateurs pour qualifier les oeuvres de l’auteur. Récit et surtout pas roman, ce qui serait une énième version romanesque de la vie du Kid. Récit donc, étayé de références historiques, quand elles existent. Et c’est là le paradoxe de ce livre, véritable gageure, dans la mesure où l’on ne sait à peu près rien de la vie de Billy. Eric Vuillard ne cesse de ruiner la possibilité même d’un récit : « on ne peut pas étudier Billy, on ne peut le transcrire, ni le raconter. Billy, c’est une poignée de sable dans les yeux. » (p. 22).
Et l’écrivain va encore plus loin en affirmant que « le plus important, ce n’est pas l’exactitude, puisqu’elle est impossible, c’est l’inexactitude au contraire, le flottement, l’impossibilité où nous somme de savoir » (p. 24). D’où la multiplication des conditionnels, des adverbes de modalisation, « probablement, peut-être ».
Mais alors, face à un tel défi littéraire, comment et pourquoi un récit intitulé « Une vie de Billy the Kid » ?

Tout d’abord, en procédant à un montage, comme l’auteur l’a déjà fait dans d’autres oeuvres (1), notamment L’ordre du jour ( 2017). Vuillard retient des événements auxquels Billy a participé, sans en être pour autant le « héros » : « La guerre du comté de Lincoln », « La bataille de Blazer’s Mill ».Ces épisodes sont présentés comme des affrontements entre bandes rivales, la guerre du comté de Lincoln, c’est « un événement de petite envergure » (p.83) . Il en est de même pour la bataille de Blazer’s Mill, « la série d’événements sanguinaires et pitoyables qu’on ose encore appeler de nos jours la bataille de Blazer’s Mill » (p. 92)
Se confirme alors pour le lecteur que l’objectif d’Eric Vuillard est de déconstruire le mythe, et même de le pulvériser, comme il avait déconstruit, en 2014, dans Tristesse de la terre, le mythe de Buffalo Bill, affirmant que « la
littérature est une fable qui dégrise des fables ». Une fable, une fiction, non pas au sens où on l’entend habituellement mais au sens où l’auteur « ordonne des événements, établit des correspondances entre les faits, et tout cela compose une intrigue. C’est là que la fiction s’enracine » (2). Mais le dégrisement concerne un autre type de fable, une fiction construite pour l’imaginaire collectif, et en ce sens, « le nom de Billy est un ressort. Il est le nom de la fiction proprement dite, il est le personnage par excellence. Il suffit de prononcer son nom et l’histoire commence. Il incarne la conquête, l’esprit d’aventure, l’individualisme naissant, avec son chatoiement de contradictions romanesques . […] et la machine s’emballe, la machine à Billy, et elle nous sert inlassablement la faussa monnaie de nos rêves » (p. 99).

C’est cette fiction que l’auteur veut déconstruire, cette fiction qui concerne l’histoire des Etats-Unis, une histoire marquée par les massacres des Amérindiens, par des spoliations de terres, par des pillages. En un mot l’histoire d’une colonisation. Et pour réaliser cela, l’Etat américain a eu besoin de petits malfrats, de hors-la loi, comme Billy, puis il les a jetés et fait tuer quand il n’en a plus eu besoin. Ces parias, ces pauvres, ce sont les orphelins qui donnent son titre au récit.
Billy est un de ces orphelins, parmi les autres, d’où le pluriel du titre et la photo de couverture ne représente pas Billy mais un autre hors-l loi, Jesse Evans.
Cette déconstruction du mythe fonctionne et nous ne partageons pas l’analyse de Thiphaine Samoyault quand elle écrit : « le mythe de Billy the Kid ne peut échapper à la logique du système ; et raconter son histoire, c’est continuer à nourrir l’implacable machine. La littérature est prise dedans» (3).
Non, la littérature n’est pas prise dedans, elle a les moyens de ne pas s’y laisser prendre. La scène évoquant la mort du Kid est on ne peut plus sobre : le personnage n’est même pas nommé, réduit à « une silhouette », à un homme qui parle à voix basse en demandant à son camarade Pete Maxwell « Quién es ? Quién es, » . Et le texte répond « C’est la mort, mon petit » (p. 152).
Le récit ne se clôt pas sur la mort du Kid mais sur celle de son frère qui, agonisant, entend la voix de Billy, la voix de l’enfant qui dormait près de lui, dans la paille, pour se réchauffer. Jo entend cette voix :
« C’est la fleur blanche et fragile d’un tout petit arbuste qui n’avait pas fleuri depuis des années et qui fleurissait ici, à Market-Street, pour lui seul » (p. 163).
La poésie a supplanté le mythe.

Marie-France Boireau
Université d’Orléans

(1) Cf. notre article, « Récit et fiction dans L’Ordre du jour d’Éric Vuillard », dans Approches interdisciplinaires de la lecture, n°15, « Régimes poétique et romanesque de la fiction », Reims, Épure, 2022, p. 91-105.
(2) Interview d’Éric Vuillard, publiée dans L’Humanité, 5 mai 2017.
(3) Le Monde des livres, 30 janvier 2026.

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